C’est un constat accablant et partagé par tou·te·s bénévoles de Dom’Asile : la “machine administrative” redémarre difficilement au lendemain du déconfinement et peine à répondre aux nombreux besoins des personnes exilées.

Sarah, Xavier et Jacques, bénévoles et respectivement responsables des centres de Vincennes, Orsay, et Versailles témoignent de la difficile reprise des activités de leurs centres et de l’accompagnement des personnes dans l’accès à leurs droits sociaux durant cette période inédite.

Comment s’est passée la réouverture de vos centres ?

Jacques : Dom’Asile a mis en place un protocole pour permettre la réouverture des centres tout en garantissant la sécurité sanitaire des personnes domiciliées et des bénévoles. La plupart des centres ont d’abord réouvert uniquement pour distribuer le courrier, les accompagnements se faisant sur rendez-vous pour les cas les plus urgents. 

En effet, la disposition des salles et la vulnérabilité de nos publics et de certains bénévoles à risque ont nécessité beaucoup de prudence dans la reprise des activités. A Versailles, nous avons fait le choix de reprendre rapidement les accompagnements individuels car malgré la mise en place d’outils et de modes de communication à distance, si les personnes ne sont pas familiarisées et/ou ne maîtrisent pas la langue, l’accès à l’information reste très limité. Nous nous rendons compte que l’accompagnement “en tête-à-tête” permet non seulement de résoudre certains problèmes mais surtout de communiquer : comprendre réellement les situations et s’assurer que les informations soient bien comprises en retour.

Sarah : Les deux premières permanences ont été très dures, nous avons reçu beaucoup de monde. Les personnes avaient toutes des masques mais il était difficile de leur faire respecter les mesures de distanciation sociale. Nous avons installé la file d’attente dehors et ne laissons que les personnes accompagnées sur leurs droits à l’intérieur de la salle. Par chance, nous n’avons jamais eu de pluie ! La question reste entière sur comment on fera quand le temps ne nous permettra plus de faire patienter tout le monde dehors.

Xavier : L’équipe d’Orsay a rédigé un protocole détaillant les mesures mises en place pour la distribution du courrier : écran de plexiglas, liquide hydro-alcoolique et masque pour tout le monde, file d’attente, désinfection… Mais il était difficile de ne pas entendre les demandes d’aide pour comprendre un courrier ou faire une démarche. Nous avons donc décidé de reprendre l’accompagnement individuel sur rendez-vous uniquement, afin de maîtriser le nombre limité de personnes présentes simultanément dans les locaux. Cela ne s’est pas fait sans difficultés, il est en souvent difficile de respecter un horaire de rendez-vous, entre les contraintes personnelles et professionnelles des personnes que nous accueillons, les problèmes de transport, la barrière de la langue qui ne permet pas toujours de s’assurer que la date et l’horaire soient compris…

Quels sont les problèmes rencontrés par les domicilié·e·s au lendemain du déconfinement ? 

Sarah : La première difficulté pour les personnes accueillies, c’était la connaissance de leurs droits. Il a fallu communiquer sur le prolongement automatique de 6 mois des titres de séjour expirant entre le 16 mars et le 15 juin 2020. Beaucoup de personnes l’ignoraient et étaient donc très inquiètes, il fallait les rassurer. Le problème, c’est que beaucoup nous disent encore que leurs employeurs ne veulent pas savoir et considèrent que si le titre est périmé, il n’est plus valable. Nous avons dû créer une “fiche explicative” remises aux personnes concernées pour qu’elles aient un justificatif. Les cas de blocage avec la Caf ont été aussi très nombreux. Le prolongement des titres de séjour n’était pas automatiquement fait et les personnes ne savaient pas comment justifier de leurs droits. On a passé beaucoup de permanences et encore aujourd’hui à demander à la CAF de régulariser les situations. Une fois contactée, la CAF a été assez réactive mais globalement, seules les personnes qui ont eu le temps de patienter pour être accompagnées ont pu obtenir leurs versements. Qu’en est-il des autres ? Aujourd’hui, le problème majeur reste le renouvellement des titres de séjour qui ont expiré après le 15 juin ce qui entraîne l’interruption de tous les droits : Solidarité transport, CAF, Pôle emploi… Il est très difficile de trouver des solutions car les préfectures sont inaccessibles. J’ai fini par réussir à obtenir un contact cette semaine à la préfecture de Créteil qui m’a débloqué quatre rendez-vous en urgence pour la fin du mois juillet mais nous avons des personnes sans droit depuis bientôt un mois !

Xavier : L’inaccessibilité des préfectures est en effet un véritable problème. La préfecture a émis un document expliquant son organisation pour le renouvellement des titres de séjour et a mis en place un système de rendez-vous dématérialisé, qui connaît quelques ratés. Pour certains cas le système est déjà saturé, la prise de rendez-vous pour renouveler un récépissé expiré après le 15 juin ne pourra pas se faire avant mi-octobre !

Jacques : Au delà de l’inaccessibilité des préfectures, beaucoup de réfugié·e·s domicilié·e·s à Versailles ont perdu leur travail pendant le confinement, notamment dans le secteur de la restauration, et n’ont pas bénéficié du chômage partiel, l’employeur n’ayant pas fait le nécessaire de son côté. Un certain nombre d’entre eux ont finit par obtenir les 80% de salaires mais avec des mois mois de retard. Enfin, il y a le problème de la domiciliation : après obtention du statut de réfugié, les SPADA (Structures de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile) continuent à domicilier les personnes pendant encore 6 mois. Passé ce délai, les personnes se retrouvent sans adresse postale. Or, nous n’avons pas été en capacité d’instruire de nouvelles domiciliations pendant le confinement. À la réouverture, certains centres ont fait face à l’afflux massif de demandes et ont été malheureusement contraints de suspendre les nouvelles domiciliations. Cela continue à créer beaucoup d’inquiétude chez les personnes réfugiées ou déboutées, l’adresse postale étant la porte d’accès à l’ensemble de leurs droits sociaux. 

 

Propos recueillis par Jodie Delfour Barsacq / Photographie : © Maxence Torillioux